La nuit du Hibou

Quand il a débarqué, pour la première fois, dans les valises du grand Zlatan, on a vu que ses yeux. Tout est dans le regard, chez les grands hommes. Tout est toujours dans le regard. Et puis il avait décoché cette phrase : « Quand l’avion était sur le point d’atterrir, j’ai vu la Tour Eiffel depuis le hublot. Quand on la regarde, on a l’impression d’être sur la Lune. » Avant ce premier ballon, au Yankee Stadium de New-York, contre Chelsea, à 3 heures du matin heure française. Double râteau, crochet court, sortie de balle rasante et en 3 secondes, pour être honnête, on a compris le délire. Ainsi est né Marco Verratti, comme le feu dans la glace.

Et voilà patatras, il semblerait que rien ne va plus. Après l’idylle, vient toujours la déception. Cinq années ont passé, l’Italien a régalé. Mais comme le PSG s’est méchamment mis à stagner, le 10 de la Nazionale a perdu un peu de sa beauté. Son match aller contre Barcelone au Parc des Princes (4-0), le jour des amoureux, a beau être un chef d’œuvre ignoré, le manque d’épopée collective en Europe de l’équipe parisienne ne lui permet pas d’étinceler. Ou alors les soirs où ça ne compte pas, c’est-à-dire tous les soirs, pour Paris, hormis quatre par an. Parfois deux seulement. C’est tout le vertige et le contexte (oublié) de ce club, de n’exister pour personne en Ligue 1, et devoir performer sur un fil au-dessus du vide en Europe. Les échecs successifs en quarts de finale ont grandement sous-estimé certaines performances au milieu et en défense de certains Parisiens, dont Verratti, alors qu’il est pourtant improbable de penser pouvoir aller en finale de C1 avec une attaque longtemps composée d’un joueur qui ne court pas (Ibra), d’un autre au mauvais poste (Cavani) et d’un dernier pas au niveau (Lavezzi), surtout si le tirage au sort offre Barcelone trois fois sur cinq. Mais l’affaire est entendue et elle est d’ailleurs en un sens recevable : il faut casser du Verratti. Disons que c’est l’heure des comptes.

Un joueur d’aventure

Il existe souvent une réaction humaine, de salir ce qui n’arrive plus à briller. Neymar et MBappé dans la place, les fans parisiens avalés par un tourbillon de plaisir : Verratti avait donc tout de la cible du moment, car chacun convient qu’il faille s’en choisir une, pour des raisons qui échappent à la logique. Lesquelles d’ailleurs ? Un réflexe ? Une volonté de faire mal ? Une façon de ne pas se contenter de l’extase ? De la repousser, par manque d’habitude ? Car elle pourrait faire peur, au fond, et qu’elle ne saurait durer ? Il n’y a pas à avoir peur du bonheur, pourtant. Il n’existe pas. Pas vraiment. Et dans le cas d’un club de foot, et même si les sentiments restent, le moment présent reste le havre de paix du supporter, qui d’une année sur l’autre, peut tour à tour embrasser puis insulter. La vie est un éternel recommencement. On avance dans la nuit sans comprendre vraiment pourquoi, alors on s’occupe pour s’interdire d’y penser. Ainsi va l’existence. Dans le cas de Verratti, l’heure est à la défiance. Le petit italien paie un peu pour tout et tout le monde : la dureté de l’esprit humain, la saison post Zlatan, la Remontada à Barcelone, son hygiène de vie indigne, ses demandes de transfert, et le plus couramment entendu : son manque de reconnaissance.

Les vérités sont toujours bonnes à dire, surtout celles qui échappent à la passion. Marco Verratti est imparfait. Il est comme tout le monde, et c’est un défaut. « Il joue comme il vit », selon son coach, et c’est une limite. Il manque d’équilibre émotionnel, et c’est un obstacle. Mais il est un joueur d’aventure, comme ceux qu’on dévore dans les livres. Il était improbable que son histoire soit linéaire. Elle ne l’est plus. Mais sa cote remontera. Pour la première fois, Verratti le prodige d’amour, fait face à une adversité dont il a toujours été jusqu’ici protégé. Il n’est plus le bambin pardonné de tout écart. Même plus le chouchou d’un Parc qui l’idolâtrait. Son été meurtrier, sur le plan de l’image, va changer la perception à son égard. Il va devoir grandir. Et au fond, sa carrière se joue maintenant. Autant au PSG qu’avec l’Italie. Il est toujours triste de constater qu’il faut taper méchamment sur un joueur pour l’endurcir et lui offrir de la rage pour qu’il devienne plus fort, mais c’est pourtant exactement ce dont Verratti a besoin. D’un coup de poing. Trop longtemps, le joyau de Pescara en a trop fait pour pas assez, et les gens vont maintenant réclamer de lui d’en faire moins mais pour beaucoup. Plus de jeu vertical, plus de présence dans la surface, plus de passes directes et plus de buts. Puisque le PSG a eu la bonne idée cet été, contre toute attente, de prendre un Directeur Sportif qui ne découvre pas son métier en prenant ses fonctions, et de lui adjoindre le Brésilien le plus intelligent de l’histoire de la L1 après Juninho, il serait de bon ton, aussi, de resserrer les boulons autour d’un groupe sportif parfois en roue libre, et notamment Verratti, dont le manque de travail invisible est de plus en plus visible, justement. Mais c’est une mise en garde plutôt qu’un réquisitoire.

Une vie de passionné

Car à force de croire que l’indulgence est nécessairement le début de la faiblesse, on finit par penser que la sévérité pour les autres est une force. L’esprit obstiné a moins de vertu que le cœur obstiné, et si l’on refuse toute compromission à la défaillance, on nie que le succès passe par l’erreur. Verratti n’a pas à être défendu pour s’être mal comporté, mais il peut être entendu pour s’être cru dans son droit. Faut-il posséder un cerveau malade pour accepter de comprendre que n’avoir joué qu’en Ligue 1 peut amener à soupirer, à fortiori quand le Barça pousse à votre porte ; et que le PSG sorte de quatre années de politique sportive scandaleuse ? Est-il difficile de comprendre ces ressentiments, et doit-on le condamner à vie pour avoir jugé le PSG avec dédain quand ce dernier masquait ses insuffisances par son carnet de chèques ? Un garçon d’un quart de siècle qui ne jure que par le King, les Beatles et les Doors ne peut être un homme de mauvais goût, surtout quand on sort ce genre de phrases : « Je sais qu’un jour, gagner avec le PSG sera différent de gagner dans toutes les autres équipes. » Quand dans 20 ans, le Real Madrid remportera sa 23e Ligue des champions et le Barça sa 11e, on comprendra alors que Maradona et Neymar avaient bien plus de panache que les autres, pour croire au nouveau monde sans terre promise. Sur le chemin du renoncement à l’idéal, la réussite à tout prix ne peut être blâmée, quand toute une société pousse à ne jurer que par elle, et Verratti doit être jugé en circonstances. Avec exigence mais sans exemplarité. L’intransigeance est trop facile.

De son enfance à Manoppello, le petit Hibou n’a pas changé. Sa maman avait raconté un jour que son fils pleurait quand il était privé de football. A Pescara, après l’école, il rejoignait la Curva derrière les buts et se coltinait tous les déplacements pour soutenir son club, en 3e division. Une vie de passionné décrit dans Goal : « Quand tu entends le bruit des gens qui te poussent autour de toi, ça te donne l’envie d’aller jusqu’à la mort pour eux. Moi, j’entends les supporters autour de moi contrairement à certains joueurs qui disent rester dans leur bulle. J’ai du mal à jouer dans un stade sans âme. Pendant 90 minutes, les gens veulent oublier leur vie et il peut se passer des choses incroyables. » Marco Verratti n’est pas un ingrat des sentiments. Tous ses partenaires en off louent l’homme d’honneur et le copain de bande, qui ne jure que par l’aventure collective. Si son début de saison est chaotique, c’est la preuve par l’absurde de sa fougue intrépide. Bien sûr, chacun peut penser ce qu’il veut de son investissement survitaminé, mais la joie est un élément plus important pour lui que pour d’autres. Sur le terrain, c’est un gamin excité par l’arrivée de Neymar, dont il disait l’an passé qu’il serait « le joueur qu’il prendrait à Paris s’il le pouvait. » L’oiseau n’a rien oublié de son été, et cherche par erreur à se faire pardonner.

Alors oui, il sera attendu au tournant, le moment venu, et il le sait. En Ligue des champions avec le PSG, et sauf catastrophe, avec l’Italie à la Coupe du Monde. En prenant le risque de brouiller son image, il s’est placé en attendant, et pour quelque temps, dans une forme d’obscurité ? Peut-être. Sans doute. Mais quelque part, il n’y a que quand il fait nuit que les étoiles brillent.

A.C

Articles similaires